ANATOMIE D'UNE ICône

« Rrrrrrrr », entends-tu le léopard qui rugit dans les dressings cette saison ? Tâches géantes et colorées, celui que l’on pensait n’être qu’une tendance passagère ne cesse de se réinventer, prouvant par là qu’il est désormais un classique. Analyse d’un nouvel intemporel.

 

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Aujourd’hui chic ou décalé, labellisé mode en tous les cas, le léopard est entré dans les mœurs du cool. Cela n’a pourtant pas toujours été le cas… Tour à tour vulgaire, punk, politique, féministe ou tribal, il ne date pas des collections de 2007 et c’est toute une histoire et une sociologie qui font du léopard le roi des imprimés. C’est d’ailleurs cela, être le Roi, celui qui a du pouvoir et de la force, qui fait entrer le léopard dans la mode. Dans l’apparat et la parure, en tous les cas. Les chefs des tribus africaines, notamment les Nuer du Soudan du sud, faisaient de sa peau un trône et le portaient en pagne, en robe ou en coiffe. Chez les Nuer, celui qui règle les différents est même appelé « L’homme à la peau de léopard ». Il faut dire qu’à la fois surpuissant et malin, le léopard court à 80 km/h et a la réputation d’effacer ses traces avec sa queue ! L’attraper est donc un exploit et le porter un symbole de force. CQFD. Colonisation oblige, le léopard comme emblème de puissance, se retrouve dans d’autres époques et d’autres contrées. Les Dragons (que de rugissements décidemment) du Régiment de la Garde Impériale créés en 1806 par Napoléon, par exemple, portaient fièrement un casque ceint en sa base d’un bandeau de léopard. Véritables pour les officiers, les tâches du félin étaient imitées sur des poils de vache ou de veau pour les sous-officiers ou les soldats.

 

Tiens, tiens, le vrai et le faux, le tanné et l’imprimé, une autre distinction apparaît dans la hiérarchie léopard. Car l’imprimé lui non plus ne date pas d’hier. Même Napoléon Ier, lui encore !, utilisait un tapis en laine imprimée léopard dans son bivouac pendant la Campagne de Russie en 1812.  Ce n’est donc pas, comme on pourrait l’imaginer, l’apparition de la défense des animaux en voie de disparition dans les années 60 qui a transformé le léopard en animal printé. Jusque là, porter du vrai ne choquait personne et n’était que luxe. Mieux, dans les années 50, un manteau en peau de léopard le rapportait à sa fonction première, celle du symbole du pouvoir ; bien que la force physique ait été remplacée par celle des dollars. L’analogie entre le manteau, la pièce dans laquelle le léopard était à l’époque le plus répandu, et la peau de bête tribale est d’ailleurs évidente. Pourtant, dès les années 25, mais surtout dans les 40’s, les créateurs travaillent l’imprimé. D’abord jugé vulgaire et cheap, il ne rencontre pas son (grand) public. Mais, comme tout bon intemporel, il a suffit que quelques icônes de style s’en emparent pour que l’imprimé tacheté devienne un élégant. Jackie Kennedy, Audrey Hepburn, Catherine Deneuve et même Brigitte Bardot qui chantait « Une peau tigrée danse au sommet de mes cuissardes, 
Et je n'ai rien de plus sur la peau que ce manteau léopardé… » dans Mon Léopard et Moi, toutes en ont porté (du vrai pour la plupart). La mode était alors lancée. Également rendu populaire par de célèbre rôles (Marilyn dans Les Hommes préfèrent les blondes ou Carole Lombard dans Train de luxe), il se porte alors en touches, en col, en chapeau ou en manchon. Mais, manteau de luxe ou discrète pâte de velours, dans les années 50-60, le léopard est incontournable.

 

Incontournable, certes, mais aussi, et surtout, respectable. Ce qui n’a pas toujours été son cas. Si à ses débuts le faux Léo déplaisait par son côté cheap (« De la peau, oui, mais pas de la fausse ! »), c’est aussi sa connotation d’animal de petite vertu qui faisait de cet imprimé un style réservé au femmes sauvages. Symbole de richesse quand il était vrai, l’imprimé léopard est dans le même temps également devenu l’emblème de la légèreté, de la sexualité et de la vulgarité. À cette époque, les pin-ups, ces femmes fatales qui ne bénéficiait pas encore du vernis glamour passé par le pinceau vintage, s’emparent de ses tâches. Tenue de bain, déshabillé ou sous-vêtements, c’est alors une tout autre gamme de vêtements qui se pare de léopard et se met en scène. Ava Gardner, Betty Page, Elizabeth Taylor ou encore l’actrice Elaine Stewart ont ainsi posé langoureusement en bikini ou en une pièce léopard. Il devient alors l’apanage des vamps. Comme les chefs tribaux, elles aussi revêtent cette (fausse) peau pour symboliser qui elles sont. Comme le léopard, elles sont félines. À la fois douces, prédatrices, sauvages, imprévisibles et indépendantes. En s’appropriant et en subvertissant ce symbole du pouvoir, masculin qui plus est, les femmes fatales en font celui de l’ultra féminité. Elles en font un autre emblème, celui de leur pourvoir sexuel.

Voilà alors notre léopard (lui, innocent, qui n’a de tâches rondes que pour se camoufler dans la forêt) érigé en symbole à la fois sexuel et bourgeois, à la fois animal et ultra-social. Les agitateurs ne pouvaient pas passer à coté ! Dans les années 50, le rockabilly, sous genre du rock grand copain des pin-ups, l’utilise un temps et aujourd’hui encore, associé au noir, le léopard est un accessoire de la panoplie rétro-rock. Mais ce sont les Postmodernes des années 80 qui le détournent véritablement et en font une provocation. Quoi de mieux que l’imprimé léopard pour ce mouvement artistique en rupture ironique avec l’establishment et le « bon gout » moderniste ? À cette époque, Postmodernes et Punks érigent en effet le mauvais goût en art, choquent et provoquent. On porte alors des vêtements de prostituées (du léopard donc !) entre autres détournements. Mode, mais aussi design ou musique, tous les arts provoc’ se l’arrachent. La scène rock 80’s en tête. Une fois encore, c’est aussi l’animalité du léopard que l’on arbore. Il s’agit de montrer l’animal qui est en nous, du moins de le laisser s’exprimer. Exit le bourgeois, les humeurs profondes, la bestialité, les instincts et les pulsions sont de retour !

Pourtant, comme tout mouvement, la provocation devient à son tour une norme et le léopard se re-re-démocratise dans les eighties. C’est alors porteur de cette histoire et de ces symboles que le léopard est revenu dans les 00’s et que, depuis, il ne cesse de revenir, de se réinventer et de nous habiller. « On ne change pas les tâches d’un vieux léopard », vraiment ? Il semblerait que la mode ait décidé de donner tort au célèbre proverbe !

 

 

 

 

crédits photos:

"Masai warrior talking on a smart phone" par Mehmed Zelkovic

"Matching Fur" par Chaloner Woods

"Gene Tierney" par Silver Screen Collection

"photo of Sid Vicious" par Richard E. Aaron

"campagne Kenzo 1983" par Hans Feurer