Dans les yeux, l'oeil dans la photographie de mode

Pour le photographe, l’œil est à la fois l’organe par lequel il construit ses images et ce qu’il va y chercher – du moins s’il photographie des personnes. Le regard est devenu l’ingrédient basique du portrait ou de la photo de mode, qu’il soit tourné vers l’objectif ou dans le vague. En réalité, la photographie recrée et fige ce moment de complicité fugace, ce regard croisé d’un(e) encore inconnu(e) qu’on éprouve dans la vie réelle. Je passe sur la mise en abyme : le regardé qui regarde le regardeur : les photographes sont toujours dans cet entre deux, que seul leur appareil parvient à démêler. Voyons justement, et dans le désordre, comment ils s’y prennent…

 

Il y a cette image, que Jeanloup Sieff réalise en 1964 pour Harper’s Bazaar : un cadrage et une composition desquels on ne peut s’échapper, les cigarettes matérialisant ce que les regards croisés échangent : un lien invisible et profond, une complicité dont on est témoin et qui nous exclu pourtant.

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Pour le numéro 15 de la revue Egoïste, Paolo Roversi fait ce portrait de Natalia Vodianova. Le photographe quitte sa palette désaturée pour revenir à un noir et blanc doux, qui nous rend le regard clair du mannequin intrusif et réprobateur. On bascule de la mode vers un film expressionniste russe. Toute l’image repose sur ce regard, devant lequel le spectateur est pris comme en défaut.

Bien sûr, on se souvient des Larmes de Man Ray – je vous épargne l’œil découpé du film Un Chien andalou –, où la combinaison d’un regard égaré et de perles d’eau composent cette image surréaliste, de laquelle une tristesse bien réelle affleure et où les yeux cristallisent l’émotion.

Une autre manière de traiter du regard est de le comparer, de le mettre en vis à vis… Richard Avedon saisit ironiquement les regards parallèles du chien et de sa maîtresse, ou voisine de comptoir. L’élégance agacée de l’une et la présence gourmande de l’autre font la paire, nous invitant à oublier un instant l’improbabilité de la scène.

 

Quelques années auparavant, en 1950, Erwin Blumenfeld gommait du visage du mannequin, tout autre élément qu’une bouche pulpeuse et un œil dédaigneux, félin et surligné d’un sourcil enveloppant. Avec ces deux éléments, le photographe concentrait le glamour qu’un visage peut exprimer.

Encore un peu de classicisme : avec ce portrait en pied (et au stylisme minimal), Helmut Newton met son spectateur en porte-à-faux : ce corps musclé et tendu, cette poitrine généreuse appelle tous les regards, mais c’est dans les yeux du mannequin que se concentre l’énergie de l’image, dans ce regard frontal et inquisiteur : "que me voulez-vous" ?

Parfois, figurer des yeux n’est pas une affaire de pupille ou d’iris, ce peut aussi être une question graphique. Et Peter Knapp, qui a souvent mis en avant les créations d’un Courrèges, a réalisé ce portrait sans yeux, mais dont le regard semble présent…

Sur cette pente, difficile de ne pas évoquer le travail sans relâche du magazine i-D, dont le logo et chaque couverture figure un clin d’œil. Fermer ou cacher un œil pour mieux attirer l’attention sur l’autre ; et ça dure depuis 1980…

Toujours dans cette veine du cacher/dévoiler, le duo Inez & Vinoodh a réalisé cette série de portraits dans laquelle les mannequins cachent leur visage avec leurs mains… qui, elles, dévoilent des yeux et une bouche peints.

La dernière image en date dans cette collection est réalisée par l’équipe de Toiletpaper (Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari) pour Kenzo, et compose une invasion d’yeux (amis), sur un drapeau ou vers un couple, attirés qu’ils sont par leurs lunettes.

Cette histoire continue quelque part, ouvrez l’œil !