Hyères 2014: Tête à Tête avec Charlie Engman - Kenzine, le blog officiel de Kenzo

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Pendant le festival d’Hyères, KENZINE a passé un petit moment dans l’escalier aux couleurs napolitaines de la Villa Noailles en compagnie de Charlie Engman, qui collabore aussi avec KENZO. Il venait d’apporter la dernière touche à son exposition intitulée La Romaine.    

 

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KENZINE : Jean-Pierre Blanc t’a invité à faire une série photos dans la Villa Romaine de Hyères, qui a récemment été abandonnée. Dis-nous comment tu as abordé ce projet…


Charlie Engman : Ce travail a une place différente par rapport à ce que je fais d’habitude. Généralement, je ne travaille pas de cette façon quand c’est un projet spécifique, mais j’étais intrigué. Quand le festival m’a invité à venir voir La Romaine, ils m’ont vraiment donné carte blanche, en me disant que la maison était à moi, que je pouvais y faire ce que je voulais, même si c’était pour seulement en investir un coin minuscule. Je n’étais pas obligé de faire figurer la maison. Mais elle était juste tellement impressionnante, elle était tellement inspirante, même dépouillée de ses meubles et de ses attributs, que du coup cela a fait inévitablement partie du processus narratif. 


K : La Romaine est une villa gigantesque sur les hauteurs d’Hyères, tout comme la Villa Noailles. Quelle impression cet endroit t’a-t-il laissée ?


C.E. : La Romaine a été construite par un homme qui avait l’intention d’ériger le nouveau Versailles. Dans son testament, il l’a léguée à une fondation, qui a vendu à son tour tout ce qu’elle pouvait, en laissant seulement les murs de la maison. Je l’ai trouvée dans cet état. Toutes les personnes que j’ai photographiées habitent la ville d’Hyères. Il y a dans cette maison une atmosphère d’opulence, mais qui a aussi quelque chose de démodé.  Je crois que la disposition des fruits dans mes photos suggère cette idée. Pour moi, La Romaine est un échec baroque et cela m’a servi de référence. J’ai aussi eu l’impression que cela avait dû être une garçonnière gay un peu étrange : il y a des motifs grecs sensuels, une impression d’homosexualité forcée et embarrassée.

K : Quel est le genre d’énergie qui se dégage de La Romaine ?


C.E. : J’ai une relation ambivalente avec La Romaine. Je dois admettre que je l’ai trouvée assez répugnante personnellement, ce qui a des avantages et des inconvénients pour moi en tant que photographe, parce que bien sûr il y a dans le dégoût quelque chose d’assez excitant aussi. Le fait qu’elle ait été vidée par la fondation et que son propriétaire ait en premier lieu daigné la léguer à la fondation est très déroutant. Le bâtiment était en soi dans un sale état : il y avait de la moisissure partout et c’était très dur de respirer dans la cave par exemple. Personne ne prend soin de cet endroit. C’est l’étrangeté même...unheimlich.


K : Ta série est exposée à la Villa Noailles dans l’escalier qui mène au jardin suspendu. Cet escalier est peint en jaune, il est étroit et tout en longueur : est-ce que cet espace qui t’était réservé a eu une influence sur la façon dont tu as abordé le projet ?


C.E. : Quand je prépare une exposition, j’envisage mon travail d’une façon beaucoup plus formelle que lorsque je prépare un shooting mode. Mais pour être honnête, je n’ai pas vraiment songé à l’espace qui m’était réservé jusqu’à ce que je procède à la mise en place et il est vrai que la façon dont les photos sont accrochées de chaque côté de cet escalier ajoute une dimension intéressante à mon travail, avec une progression inévitable en montant les marches, en naviguant de gauche à droite et inversement. J’ai commencé à apporter des modifications, réduisant ou agrandissant des tirages, ajoutant un encadrement, un ornement (Charlie Engman désigne alors une boucle d’oreille en forme de chandelier en or, attachée à une photo). À vrai dire, ce sont des accessoires qu’il me restait du shooting, je trouvais qu’ils s’accordaient parfaitement avec les motifs présents sur cette porte ici…

K : Le fait d’utiliser des accessoires est-il un réflexe issu de la photographie de mode ?


C.H. : Je n’envisage pas la photographie comme relevant du documentaire, parce que je crois que ça engendre trop de choses. Bien sûr, on doit faire face à la réalité, c’est un aspect essentiel qui doit être pris en compte. Pour moi, le jeu est quelque chose d’important, tout comme le fait que l’appareil photo est un participant actif du processus. Je trouve ça plus intéressant d’avoir ma main au milieu de l’image directement, que d’essayer de capter un moment « pur » et sincère à distance. Ainsi, peut-être que le sac rempli d’accessoires que j’ai à portée de main est une métaphore qui rend parfaitement compte de mon travail.

K : Quelle est la chose que tu préfères au festival d’Hyères ?


C.E. : Ce que je préfère, c’est vraiment l’énergie qui se dégage. Il y a tellement de générosité, tout est tellement excitant. Ils ont une approche qui laisse beaucoup de liberté aux artistes. Généralement, dans ce genre d’environnement on te dit qu’on te donnera tel ou tel espace, mais l’offre de départ est toujours tempérée par des histoires d’égo et d’économie politique. Bien sûr, je ne pouvais pas faire mes tirages sur du papier en or, mais j’ai eu beaucoup de liberté. En photographie, quand tu dois travailler rapidement, il y a de fait de nombreuses limites. La Villa Noailles déborde d’ondes positives. Personne ne dit « non ». Toutes mes propositions ont été prises en compte, même si elles ne pouvaient pas être menées à terme. La façon dont Jean-Pierre Blanc a conçu ce festival est tout bonnement incroyable : la façon dont il a réussi à attirer des personnes qui sont prêtes à tout donner, à tout partager et qui ont des projets qu’elles veulent vraiment réaliser. Je crois que c’est cette générosité qui pour moi ressort de ce festival et le caractérise.