TETE A TETE AVEC PASCAL MONFORT

Pascal Monfort enseigne l'histoire de la mode dans plusieurs écoles parisiennes prestigieuses et analyse les tendances et comportements des consommateurs pour des sociétés tout aussi prestigieuses. Pour nous il a conçu un alphabet - le KENZOPEDIA - qui définit la marque en 26 articles et vous apprend petit à petit tout ce qu'il y a à savoir sur KENZO. Pour KENZINE, il parle de sa vision de la marque et de la mode aujourd'hui...

 

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KENZINE: Est-ce que tu peux te présenter, nous parler un peu ta formation? 


P.M.: Après des études universitaires en Communication, Sciences Sociales et Théorie de la mode, j’ai tout de suite collaboré à de nombreux magazines de mode en tant que rédacteur. En même temps, à 24 ans, j’ai commencé à enseigner l’Histoire de la mode et la Sociologie de la mode dans des écoles parisiennes (chose que je fais toujours aujourd’hui). J’ai ensuite passé huit ans chez Nike où j’étais en charge de l’analyse des tendances et du comportement des consommateurs.  Aujourd’hui, j’ai mon propre cabinet d’études et je conseille de grandes marques qui souhaitent comprendre les tendances porteuses pour leur business et appréhender le futur avec passion et raison. Mes clients, aujourd’hui, comptent parmi les leaders de leurs marchés respectifs. Seuls les meilleurs s’intéressent au futur en comprenant le passé et le présent ... C’est pourquoi ils sont les meilleurs.

K: En temps que sociologue de la mode, comment perçois-tu la marque Kenzo aujourd'hui?
P.M: La marque Kenzo est fascinante car elle est totalement en adéquation avec les pulsions de son époque. Elle incarne parfaitement les valeurs positives du présent. Elle est globale, fédératrice, non prétentieuse et respectueuse des attentes des consommateurs sans les enfermer dans des cases. C’est une marque de luxe contemporaine qui n’exclue pas les jeunes gens qui aiment le style. Son succès réside dans une cohérence totale et une compréhension de ce qu’est la modernité contemporaine.  La marque  sait très bien se servir des leviers d’aujourd’hui pour séduire, sans nécessairement, se comporter comme un bulldozer financier qui cherche à s’imposer à tout prix en forçant les portes. C’est géniale d’avoir fait une campagne efficace avec Jean-Paul Goude et d’avoir créé de nouveaux produits iconiques, dans le luxe, si séduisants aussi rapidement : le sweat, la casquette de baseball ou encore la basket en toile. Rien n’a été imposé, c’est le consommateur qui voulait trouver ces produits chez Kenzo.

 

K: Tu as travaillé surle KENZOPEDIA, le vocabulaire qui définit la marque, qu'est-ce qui fait selon toi que la marque KENZO ne ressemble pas aux autres marques?
P.M.: Ce travail a été passionnant. En me plongeant dans l’histoire et en décryptant ce qu’elle est aujourd’hui, j’ai eu beaucoup de satisfaction a découvrir que
la marque KENZO est singulière sur de nombreux aspects. Selon moi, la marque ne ressemble pas aux autres car elle est profondément fédératrice. Il est rare qu’une marque plaise autant, et au même moment à des journalistes de magazines de luxe, des rédactrices branchées, des jeunes de dix-huit ans accros aux marques de sport, à des acheteurs de boutiques prestigieuses, à des étudiants en droit, à des bloggeuses influentes, à des célébrités du monde de la musique et ce à Séoul, Bruxelles, Amsterdam New York, Paris, Hong Kong, Londres, Shangai … Un tel engouement fédérateur, mondial, « cross-générationnel » et « cross-style » est unique. La marque Kenzo est un unificateur.

 

K: Penses-tu que Carol et Humberto s'inscrivent dans la continuité de l'époque de Kenzo Takada?

P.M.: De toute évidence, Carol et Humberto sont les héritiers de Takada. Les points communs entre eux et entre leurs parcours sont innombrables. On retrouve chez Carol et Humberto la liberté, la bonne humeur, l’ouverture d’esprit, l’amour du voyage, la gourmandise, l’amour de Paris, le sens de l’amitié, la débrouillardise, le sens du présent, l’énergie, l’enthousiasme, l’attitude touche-à-tout, la passion des livres et des magazines, l’amour des rencontres et la conviction que rien n’est impossible qui étaient chers à Kenzo Takada.


K: Comment définirais-tu la femme ou l'homme Kenzo?

P.M.: Il est toujours délicat de réponse à cette sacro-sainte question!
La femme et l’homme Kenzo sont selon moi  éveillés, toniques, armés d’humour, malicieux, voyageurs, avides d’expériences, entourés, partageurs, joueurs, amoureux de la vie, gourmands, chics, vitaminés et profondément modernes.


K: Carol et Humberto ont amené quelque chose de nouveau au sens des mots "directeur de création". Qu'est-ce qui t'interpelle chez eux?

P.M.: Ce qui m’interpelle le plus ces deux là, c’est qu’ils donnent l’illusion que tout est simple. On ressent fortement que leur vision des choses est limpide.  Un échantillon de cette vision est répandu sur chaque ingrédient qui constitue la marque, afin de générer une osmose parfaite. L’appropriation de la marque est désormais évidente et instinctive pour tous car elle ne se contredit jamais ni ne se répète. C’est ce genre de proposition que l’on attend désormais d’une vraie marque de mode.


K: Ca fait quelques temps que tu dis qu'on a assiste à un retour de l'humour dans la mode, de l'anti-prétention, penses-tu que cette tendance est installée pour longtemps?
P.M.: J’ai toujours pensé que l’humour et l’humilité étaient des valeurs inestimables dans un univers aussi complexe que celui de la mode. Tous ceux qui ont marqué l’histoire de la mode avec un grand H en sont dotés. C’est pour moi plus qu’une tendance, c’est une valeur. C’est donc éternel. Sans humour et sans humilité, les dégâts peuvent être dévastateurs pour une marque ou pour son créateur. La mode ne devrait JAMAIS se prendre au sérieux ni se prendre la tête. Elle doit être une machine à bonne humeur … On subit déjà suffisamment la grisaille par ailleurs.

 

 

K: Kenzo est souvent associée à l'univers digital de part son inspiration graphique, ses collaborations avec des artistes qui donnent la primauté au numérique, sa communication très axée sur le digital, selon toi comment l'idée de "digitalité" influence la mode aujourd'hui?
P.M.: La mode n’est pas un élément isolé. A travers l’Histoire, l’évolution de la mode est reliée aux influences dominantes de chaque époque. Ainsi, la mode  a-t-elle successivement été influencée par la religion et le mystique, l’affranchissement social et spirituel, les intérêts économiques et aujourd’hui par la révolution digitale. Kenzo est une marque à l’aise avec l’univers digital et c’est tant mieux car nous ne sommes qu’aux balbutiements des bouleversements qu’il va provoquer. Le digital  fait plus qu’influencer la mode, il transforme ses modes de fonctionnement. Et ce, tant dans son mode de distribution que dans son mode de diffusion. J’adore, par exemple, l’idée que l’habitant d’un petit village n’a plus aujourd’hui aucune difficulté à être au fait de la mode. Je trouve aussi génial que tout le monde ait désormais accès aux défilés en streaming. Le digital à entraîné une vraie démocratisation de la diffusion de l’information de mode.