Tête à tête with Charlie Engman

On a recontré Charlie il y a un peu plus d'un mois à Paris, durant l'un de ces derniers jours d'été à la chaleur écrasante. Une entrevue rapide mains instantanément chaleureuse et prometteuse... Une semaine après il shootait notre toute dernière série de "Spread of the week".

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KENZINE: Tu es né aux Etats-Unis, tu as étudié le japonais et le coréen au Royaume-Uni et aujourd’hui tu partages ta vie entre Paris et New York. Est-ce que tu as l’impression d’être un citoyen du monde ? 

Charlie Engman: J’ai surtout l’impression d’être un citoyen des contrôles de sécurité des aéroports ! Plus sérieusement, il existe toujours des frontières physiques et culturelles. Je suis très heureux de vivre à une époque où voyager autant est très facile mais ça ne veut pas dire que je considère cela comme acquis. J’ai toujours le sentiment d’avoir un chez-moi où je puisse retourner.

 

K: Les cultures asiatiques influencent-elles beaucoup ton travail ?

C. E.: Je pense que les cultures asiatiques influencent beaucoup ma vie en général. Mes liens étroits avec l’Asie remontent à l’enfance mais suffisamment tard pour que j’ai pu avoir d’autres référentiels. Cela revient un peu à cette idée de l’aéroport que je développais juste avant : je sais d’où je viens mais je ne suis pas bloqué à cet endroit. 

 

K: Tu n'as pas fait d’études de photo. Comment as-tu appris et qu’est-ce qui t'as poussé à devenir photographe ? 

C. E.: J’ai commencé à faire de la photo à la fac pendant mes études de japonais et de coréen. Je bricolais dans mon coin de petits projets artistiques que je laissais en plan. Le fait que la photographie soit un art accessible m’a séduit à l’époque où mes études me prenaient beaucoup de temps. J’adorais le fait qu’un simple déclenchement puisse faire naître une idée. C’était peut-être un peu irresponsable comme manière d’envisager la chose, mais c’est pourtant bien ça. Une fois encore, on en revient au même : aujourd’hui la photo est accessible à tout un chacun – presque tout le monde a une fonction appareil photo sur son téléphone – et pourtant c’est un art insaisissable. On peut l’approcher mais la photographie demande beaucoup d’investissement – et ça me plaît beaucoup.

 

K: De votre point de vue, qu’est-ce qui distingue la photo de mode d’autres types de photographie ? 

C. E.: Je ne suis pas du tout sectaire sur cette question. Pour moi, toute image photographique dans laquelle se trouve une matière préhensible présentant une forme de stylisation fonctionnelle peut être considérée comme une photo de mode. Pour ainsi dire, toute image. Tout dépend du contexte bien entendu. De mon point de vue, si on la traite de la bonne manière, la photo d’un sac poubelle peut tout à fait être une photo de mode – en voilà un bon exemple !

 

K: On te connaît surtout comme photographe de mode. Est-ce que tu montres également des travaux plus personnels ? 

C. E.: Je ne fais pas la distinction tant que ça. Mon travail mélange, comme un rituel, les matières et les gestes. J’aime réaliser les choses pour les autres et avec les autres. J’ai eu l’immense chance de collaborer avec beaucoup de grandes marques et de magazines de mode. Or, qui dit collaboration dit compromis. C’est pour cela que la plus grande partie de mon travail répond aux canons de la photo de mode. Ces derniers temps, j’ai repris quelques travaux personnels et j’avance sur plusieurs projets à moi. Je vous invite à aller les voir ! 

 

K: Tes photographes de mode préférés ou ceux qui t'inspirent ? 

C. E.: J’ai un faible pour les photographes qui utilisent la mode et pas l’inverse. Je ne sais pas si c’est clair. J’aime beaucoup les photographes comme Jason Evans et Roe Ethridge, et certaines figures de la jeune garde comme Jamie Hawkesworth et Tyrone Lebon, par exemple.


K: Tu as réalisé une série pour nous. Quel était le brief et quel en est le concept ?

C. E.: Le brief était magnifiquement libre ! L’idée était de mettre en images les pièces croisées et les pièces à motif « Eye » de la collection automne. J’ai rassemblé des matériaux présentant une géométrie rappelant les pièces croisées et susceptibles de faire écho à l’œil : des miroirs, des téléviseurs, des plaques de verre… J’ai laissé la spontanéité faire le reste. J’ai fait appel à Ataui Deng pour sa vitalité débordante et sa folle énergie positive et on s’est bien amusés. Elle a une belle peau et le crâne rasé, ce qui a transformé cette séance en un moment joyeusement personnel : pas de coiffeur, pas de maquilleur, pas de styliste. Juste elle et moi à faire les idiots dans mon studio ! 


K: Les mannequins tiennent une part importante dans ton travail. Préféres-tu une présence forte à un joli corps et un joli visage ? 

C. E.: Je peux choisir d’aller dans une direction comme dans l’autre. Si on met de côté la question de la beauté, si une personne a un visage ou un corps particulièrement séduisant, je peux travailler avec elle, peu importe qu’elle soit pénible. Comme je le disais plus tôt, je travaille avec la matière, je ne suis pas photojournaliste. Bien sûr, une séance photo est une collaboration et il est important que le mannequin puisse offrir quelque chose à l’objectif. Et ce qui fait l’attrait d’un visage ou d’un corps vient de ce que son propriétaire veut bien en faire. 

 

K: Parlons un peu technique. Utilises-tu le même matériel pour la plupart de tes shootings ou est-ce qu'il t'arrive de t'aventurer vers de nouvelles expériences ? 

C. E.: Je suis bien sûr toujours à la recherche de nouveaux univers, donc j’utilise les outils dont j’ai besoin pour y parvenir quels qu’ils soient. On peut faire beaucoup de choses avec un bon appareil photo et une ou deux lumières, mais parfois il faut autre chose.


K: La photo de mode parfaite ?

C. E.: Celle qui est convaincante. Et il vaut mieux que j’en sois convaincu !