Tête à tête : Le projet Mokole

Notre été est dédié à la jungle et à son exploration.
Nous avons traversé les forêts psychédéliques, les massifs d’orchidées, approché les panthères nébuleuses, vêtus de Jungle Camo ou de Spotted Zebra. Cette fois, c’est un voyage plus scientifique mais tout aussi inspiré que nous souhaitons vous faire partager…

Mokèlé Mbembé est un projet de cryptozoologie (la science qui étudie les animaux non recensés), à l’initiative de Jérôme Raynaud, biologiste de formation et réalisateur de documentaires découverte (animaliers, anthropologiques, voyages, cultures etc …), Michel Ballot, chercheur autodidacte, acteur clé de la cryptozoologie sur le plan international (il a consacré plus de dix années de sa vie à la recherche du Mokèlé-Mbembé) et du Comptoir Général, lieu dédié à l’art ghetto, sur le canal St Martin. Ensemble ils prévoient de monter une expédition sur les traces d’un mystérieux diplodocus africain…L’animal aurait la taille d’un éléphant de forêt, un long cou terminé par une tête de serpent, une longue queue et quatre pattes aux pieds tridactyles!
 

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K : Qu'est-ce qui vous fait penser que ce voyage n'est pas une cause perdue?

LCG : C'en est une. Mais les causes perdues ne le sont jamais complètement. Surtout quand on a la foi. Nous trouvons que le monde est dans une situation assez paradoxale: ce qui est négligé ou rejeté a très souvent une immense valeur. La notion de « richesse » et de « pauvreté » est à revisiter intégralement. La notion de modernité aussi. La notion de colonisateur/colonisé aussi. Les valeurs comme l'exotisme, le traditionalisme, malheureusement devenues très péjoratives, doivent être réappropriés. Le monde est en mouvement. L'avenir n'est pas celui qu'on croyait encore récemment. Beaucoup de gens considèrent l'Afrique comme un « continent perdu », et ne jurent que par la Chine et l'Inde. Nous sommes d'un autre avis.
J. R.: Ce voyage serait une cause perdue si nous quelqu'un pouvait me regarder dans les yeux et m’affirmer que plus rien ne reste à découvrir au sein de notre univers, et même plus précisément sur notre planète. Les scientifiques s’accordent à dire qu’il existerait sur notre planète, à ce jour, plusieurs millions d’espèces non découvertes. Ils en trouvent tous les ans 16 000 nouvelles. Cette zone est l’une des plus primitive et en même temps reste l’une des régions les moins explorées de la planète, elle abriterait le plus grand nombre d’espèces endémiques. En quelque mot, quiconque s’enfoncera dans  cette forêt serait capable de découvrir une nouvelle espèce, insecte, poisson, rongeur, amphibien, plantes… Une telle découverte, aussi mineure soit elle pour le grand public, restera toujours une découverte extraordinaire à l’échelle de la vie, de la science et de l’humanité.

 

K: Chez Kenzo, la jungle est la thématique de notre saison printemps-été et c'est un motif  vraiment récurrent aujourd'hui, tant dans la musique que dans la mode.
Qu'est-ce que la jungle représente pour vous d'un point de vue culturel et environnemental mais également d'un point de vue conceptuel ou mystique?

LCG: Effectivement, le thème tropical est très présent dans les sphères artistiques, c'est quelque chose qu'on défend depuis plus de dix ans, on se sent un peu pionnier de cette vague, notamment dans la musique. Etienne « DJ » Tron, l’un des deux fondateurs du Comptoir Général, est le premier à avoir remis au gout du jour ce néo tropicalisme dès 2003 avec des projets comme Radioclit, The Very Best, les soirées et compilations Secousse... Cela fait sûrement suite à quelques années un peu froides, où on pensait que les robots domineraient le monde, que l'avenir de l'art  était « électronique ». L'album des Daft Punk « Human After All » a vraiment résonné de manière forte. L'organique est revenu au gout du jour, le terrien, la transe originelle...  L'exotisme a fait son grand retour, après avoir été dénigré pendant des décennies. Ce qui nous plaît dans cette idée de jungle c'est cette idée de désordre équilibré, de fourmillement, de mystères, c'est l'inconnu, le monde animal et végétal, quelque chose qui nous dépasse. Et nous donne envie d'explorer.
J. R.: La jungle est à la fois l’environnement dont nous sommes tous issus, car oui, nous pouvons aujourd’hui l’admettre sans honte, l’homme est un animal qui s’assume. Nous avons quitté cet environnement sauvage, dans lequel nous n’avons finalement jamais pu réellement nous adapter. Faibles, lents, nous n’avons jamais pu faire face aux espèces dominantes, et étions plus souvent de belles proies que de féroces prédateurs. Jusqu’au jour où…profitant de notre cerveau plutôt que de nos muscles ou de nos canines, nous avons préféré vivre dans un environnement que nous avons façonné à notre image. En maîtrisant l’art de la chasse et de l’agriculture, nous avons pris le contrôle, « dompté » la nature, mais dans un environnement délimité, contrôlé, à l’abri, et petit à petit nous nous sommes extrait du monde « sauvage » pour fabriquer un nouveau monde dit « évolué ». Le temps a passé. Pourtant ce monde sauvage existe toujours, mais aujourd’hui ces deux univers sont comme le jour et la nuit au point que cette Jungle est devenue invivable pour l’homme moderne et évolué.
S’y retrouver reste pourtant une sensation fascinante, comme celle de nager dans l’océan. Quelque chose en nous se souvient… et pourtant nous sommes terrifiés de savoir que ce milieu n’est plus le nôtre, que nous ne pouvons y survivre.

Aujourd’hui la Jungle, mais aussi les déserts, les savanes, les montagnes… nous fascine, nous touchent pour des raisons que l’on ignore. Nous les contemplons, nous les photographions, car on craint qu’ils nous échappent alors qu’ils nous touchent au plus profond de nous-même. Nous de les comprenons plus et pourtant ils nous disent quelque chose, comme un écho de notre vie d’avant. La Jungle n’a rien de mystique ni de magique, elle parle juste à ceux qui savent l’écouter.

 

K: Qu'est-ce l'art ghetto et est-ce que la vocation du Comptoir Général est de le sortir de la marginalisation justement?

LCG: L'art ghetto c'est un terme que nous hésitons encore à employer après des années de réflexion. Nous parlons plus souvent aujourd'hui de « cultures ghettos ».  Il s'agit de désigner tout phénomène culturel naissant en marge, dans l'ombre, sans moyens, délaissé, abandonné, oublié, incompris... Il peut s'appliquer à tout secteur artistique, mais aussi à la religion, la science, l'éducation, la médecine. Il existe aujourd'hui, selon nous, des plantes ghettos, des médecines et croyances ghettos, des théories architecturales ghettos. Il concerne en grande partie la culture noire. Nous sommes toujours surpris de constater l'immense valeur de certains individus ou projets que la société marginalise.  C'est la musique qui nous a ouvert les yeux, la découverte de toutes ces scènes locales extrêmement vivantes (coupé décalé, baile funk, kuduro, ghetto house, grime, funana...) et pourtant complètement mises à l'écart. Si nous souhaitons aujourd'hui préserver et faire connaitre toutes ces cultures, ce n'est pas par sentiment qu'elles ont besoin de nous. Le rap n'a pas eu besoin de notre aide pour s'imposer comme la musique la plus vendue au monde. C'est plutôt nous qui avons besoin de ces cultures. Nous souhaitons avant tout nous aider nous, qu'il s'agisse de notre descendance, de la France, de l'Europe, de l'occident, ou du monde. Celui-ci est en danger, il est en train de se réinventer, et nous souhaitons canaliser cette énergie ghetto au service d'un avenir plus durable et éthique.


Plus d’informations sur :
www.mokele.fr
www.lecomptoirgeneral.com


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