Tête à tête avec Carrie Brownstein

La californie est l'inspiration principale de la collection printemps-été. C'est aussi l'endroit où Carol et Humberto ont grandi. Avec l'aide de quelques amis inspirés, nous essayons cette saison de mieux cerner ce qui la particularité du golden state et Carrie Brownstein fait évidemment partie de nos interlocuteurs de référence.

Carrie s'est faite connaître à l'époque où elle était chanteuse et guitariste de Sleater-Kinney au début des années 90 et elle partage actuellement l'affiche de Portlandia avec Fred Armisen. Elle nous livre ses impressions sur la culture et la scène musicale de la côté ouest aujourd'hui.

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KENZINE: Tu es originaire de Seattle, quelles sont selon toi les spécificités culturelles qui ont fait de la Côte Ouest le berceau de la contre-culture américaine ? 

Carrie Brownstein: Je crois que la Côte Ouest a toujours fait figure d’exception. Même d’un point de vue migratoire, l’Ouest incarne l’esprit pionnier, la Frontière. Mais une fois qu’on a atteint l’océan, qu’est-ce qui reste à faire ? Il faut trouver de nouvelles frontières à franchir, de nouveaux espaces à conquérir. Dans le rétroviseur, il y a le reste de l’Amérique ; sur la côte Ouest, on a la chance de pouvoir regarder en arrière, de pouvoir emprunter ou de pouvoir s’inspirer de ce qui est derrière soi, mais aussi de le détourner. Il faut innover. Il y a aussi un paysage particulier dans l’Ouest, qu’il faut intérioriser : un espace vaste, accidenté, avec le désert, la forêt, des couleurs éclatantes et des gris oppressants. Si vous combinez toutes ces choses dans l’esprit de quelqu’un de sensible comme un artiste ou un scientifique, vous obtenez un freak ou en tous cas une certaine folie, et je dis ça dans le sens le plus positif du terme.


K: Comment décrire les différences entre le nord de la Californie et le sud ? 

C.B.: Dans le sud de la Californie, tout est montré, étalé, public, dans le nord, tout est caché. Ainsi, dans le sud, il y a des gens qui jouissent du fait d’être vus et connus, ou qui souhaitent le devenir. L’art, la musique et le roman parlent de cette obsession de tout vouloir étaler et de ce que cela fait de vivre dans un endroit qui est tout autant un signifiant qu’un lieu géographique. Mais il y a aussi un élan, qui émane des artistes mais aussi de l’ensemble de la communauté, pour créer des niches, des abris où règnent le calme et la tranquillité. Je songe ici au surf, aux Summer goths, au punk rock, à la culture des restaurants undergrounds, au skate, à tous ces gens qui se protègent du feu des projecteurs en créant ces espaces d’ombres figuratives où ils peuvent vivre et qui les inspirent. Dans le nord de la Californie, la culture mainstream est née des marges. Ceux qui vivaient cachés ont été découverts et acceptés : je pense à la culture queer, à ceux qui font pousser de la beuh, aux penseurs radicaux, aux nerds férus de technologie. Ainsi, dans le nord de la Californie ce fut un voyage de l’intérieur vers l’extérieur, alors que dans le sud ce fut l’inverse. Ca créé une tension bizarre et cool.


K: Pour KENZO, un autre thème important cette saison est la surpêche… Parlons un peu des grandes causes à défendre. Dans les années quatre-vingt dix, tu as joué un grand rôle au sein du mouvement riot grrrl, qui est né à Olympia. Peux-tu expliquer à nos lecteurs, notamment aux plus jeunes, de quoi il s’agissait ? Quelles valeurs défendiez-vous en tant que femmes et en tant que musiciennes ? 

C.B.: Nous les femmes, nous voulions pouvoir exister sur la scène musicale. À cette époque, la scène punk et indé était dominée par les hommes, il n’y avait pas autant de femmes qui jouaient dans les groupes. Il y avait une vraie frontière dans la musique en termes de sexe. La masculinité définissait tout : la musique, mais aussi le fait d’être une rock star. Etre un musicien et être une femme vous condamnaient non seulement à être en dehors de la scène, mais aussi à être en dehors de la musique, comme si la musique était incompatible avec le fait d’être une femme, comme si cela ne pouvait être quelque chose de naturel. Donc beaucoup de femmes avaient l’impression qu’elles devaient se réapproprier la musique et que pour y arriver, elles devaient réécrire les règles. Les groupes comme Bikini Kill, Heaven to Betsy et Bratmobile évoquaient dans leurs chansons ce qu’être une femme voulait dire. C’était bien sûr la seule expérience qu’elles connaissaient. Elles ont fait preuve d’audace et de courage tout en donnant un nouveau souffle à la narration : elles ont marqué l’histoire de la chanson et réussi à insérer dans l’écriture des morceaux leurs propres histoires et leurs perspectives. Elles ont pris les devants et elles ont essuyé les plâtres, de sorte que les groupes qui ont suivi ont pu parler de tout ce qu’ils voulaient dans leurs chansons et ils ont pu mettre à mal la notion que la musique ou qu’un certain son dépendait d’un sexe en particulier. Mon groupe Sleater-Kinney a été créé vers la fin de cette période. Je suis du coup extrêmement reconnaissante de toutes les avancées qui avaient déjà été faites. Nous voulions juste que l’on nous voie comme un groupe libre de se définir comme il l’entendait. 

 

K: Comment as-tu changé le monde de la musique ? Comment as-tu fait bouger les choses ? 

C.B.: C’est difficile de répondre. Tout ce que je sais, c’est que quand je regarde autour de moi, je vois tellement de créations formidables dans la mode, les films, ou la musique qui sont un héritage direct de la musique des années 90 ou 2000. On avait alors le sentiment qu’une vraie révolution avait lieu, que tout se jouait à ce moment-là. Sauf que de nos jours,  le véritable enjeu est le partage, et je trouve ça génial. Quand tu te bats pour exister et pour tes désirs, tu avances dans la vie les poings serrés. Tu es sur la défensive et tu dois te définir par la négative, par tout ce que tu n’es pas. Tandis que maintenant, il y a le sentiment que la force est au niveau de la représentation. L’art est plus accueillant, la communauté et la générosité l’emportent. 


K: En 2009, tu as travaillé sur la bande-originale du documentaire "Women Art Revolution" de Lynn Hershman Leeson. Est-ce que tu te voies encore comme une riot grrrl ou une féministe ? 

C.B.: Je suis féministe. Et je viens de lire un passage dans le nouveau recueil de nouvelles de Lorrie Moore qui résume parfaitement mon sentiment sur cette question : « En tant que féministe, tu ne dois jamais t’en prendre aux autres femmes. », lui déclara un voisin. « En tant que féministe, je te demande de ne plus m’adresser la parole, » Kit lui répondit. En gros, je ne veux pas que le féminisme serve à faire en sorte que les femmes se sentent mal et culpabilisent. Et j’aime l’idée que les hommes puissent être féministes. Ils le peuvent. Ce n’est qu’une façon, parmi tant d’autres, d’envisager le monde et ses enjeux. 


K: La quatrième saison de Portlandia comporte une liste impressionnante de guest stars. Pourrais-tu partager une anecdote amusante qui ce serait déroulée pendant le tournage ? 

C.B.: Nous étions avec Steve Buscemi en train de filmer la fin d’une scène épique, intitulée « Celery ». Nous jouons un couple sur un yacht, qui vogue vers le soleil couchant (ou plutôt qui navigue sur une rivière sous le ciel gris de Portland). Nous avons fait une centaine de mètres environ avant de heurter un banc de sable et nous avons tous les deux failli passer par dessus bord ! Je ne dirais pas que les stars qui participent à la série ne courent pas de danger, mais au moins on s’amuse. Steve a adoré, c’est toujours un honneur de travailler avec lui, il est tellement brillant. Nous avons vraiment de la chance qu’autant de musiciens et d’acteurs veuillent venir à Portland travailler avec nous. 

 

Carrie porte un perfecto K et une blouse resort.